Vous êtes ici : Accueil » Actualités » Anciens articles » 1ères Rencontres de l'Eloquence à Avignon
Actualités
Anciens articles » 1ères Rencontres de l'Eloquence à Avignon


RSS

Anciens articles
14/10/2004 » 1ères Rencontres de l'Eloquence à Avignon

Voici le texte de la plaidoirie de Maître Jean-Maxime COURBET, vaincoeur de cette première joute oratoire:

Madame la Ministre, Monsieur le Premier Président, Mesdames et Messieurs les Bâtonniers, Mes chers Confrères, Mesdames et Messieurs,

Je suis heureux, et particulièrement honoré, d’avoir à prendre la parole devant vous, dans une occasion aussi importante – sinon historique – pour notre Cité.

Avignon – « l’Autre Rome » - a toujours été une ville accueillante et où il fait bon vivre, à telle enseigne que les Papes y séjournèrent presque tout le XIVe.

La Rote siégeait jadis dans notre ville, et de grands juristes – Domat, Alciat – ont illustré sa Faculté de Droit civil et canonique.

L’éloquence était ici surtout celle de la chaire, mais de grandes figures ont toujours illustré nos Barreaux locaux, que ce soit à Avignon, Carpentras ou Nîmes.

La soirée que vous passez ce soir en est, je l’espère, la preuve vivante.

* * *

Les filles de joie ont-elles gardé les clés des maisons closes ?

La belle question que voilà !

Filles de joie et maisons closes, ces mots évoquent immédiatement des images de volupté, de soies légères et de riches velours, de fauteuils et de lits aussi profonds que le plaisir que l’on y trouve… Que l’on y trouvait, puisque, officiellement, ces « maisons » n’existent plus. Alors, ces dames en ont-elles gardé les clés, telles des vestales vigilantes, veillant sur ces temples discrets ?

Si vous le voulez bien, campons le décor.

Commençons par les personnages, et tordons immédiatement le cou à une idée reçue, bien sotte, être fille de joie – fille à tout le monde, disait Brassens -, ce n’est pas le plus vieux métier du monde. Celui-ci, c’est indicateur. Mais oui, comment voulez-vous y aller si vous ne connaissez pas l’adresse ?

Le client, quant à lui, a tous âges, toutes conditions, et vient chercher avec ces dames ce qu’il ne trouve pas ailleurs.

Venons en aux lieux. Dicterions dans l’antiquité grecque , Lupanars chez les romains, bourdeau au moyen âge, bordels, hôtels borgnes – car on n’y dort que d’un œil… - , maisons de tolérance. Oui, car « La tolérance, il y a des maisons pour ça » dit la sagesse populaire. Pas faux. Sans doute parce que, dans le secret de ces maisons un peu particulières, closes du monde extérieur, on est très compréhensif sur les envies de chacun, pourvu qu’il ait de quoi se les payer… Avant de chercher à savoir où sont passées les clés, et pourquoi ces dames auraient pu les garder, il faut tout d’abord faire un peu d’histoire et rechercher s’il existe des liens avec nous gens de justice. Après cette introduction, deux parties, évidemment…

I. Les filles de joie, les maisons closes et le Droit

1. Un peu d’histoire

Lorsque le législateur de la 4ème République vota la loi n° 46-685 du 13 avril 1946 « tendant à la fermeture des maisons de tolérance et au renforcement de la lutte contre le proxénétisme », qui figure encore sous l’article 225-12 de notre Code Pénal, il ne se doutait sûrement pas que, près de 60 ans plus tard, quelques hommes de robe se…tortureraient le cerveau pour savoir qui en avait gardé les clés. Caressant évidemment le secret espoir qu’elles étaient bien gardées.

D’aucuns pourront se dire que, réfléchir à des questions de ce type relève de plaisirs solitaires, qui ne permettent pas d’assouvir tous les fantasmes de l’esprit humain.

Mais puisque la question est posée, nous nous devons d’y répondre.

La Loi a varié avec le temps, de l’interdit aussi absolu que le pouvoir sous l’Ancien Régime, à des « permissions surveillées » sous la IIIème République, avant cette interdiction radicale pour des motifs plus ou moins hypocrites de santé publique.

On sait pourtant qu’elles étaient fréquentées par beaucoup.

Ainsi, l’illustre savant Esprit Requien, « second fondateur » du Musée de notre ville, célibataire qu’il était, fréquentait les maisons closes. Il décrit avec délice la peau des jeunes femmes, aussi douce que le plumage blanc des cygnes.

N’oublions pas non-plus qu’un célèbre Président de la République Française mourut au bordel, dans les bras d’une Madame Claude, Reine des nuits de cette folle époque, qui ne comptaient pas pour des prunes.

Pour revenir à notre propos, notons une curieuse coïncidence, en cette année 1946, où les parlementaires votaient la loi de fermeture des maisons closes le 13 avril, alors que le 11, ils avaient voté la loi, fameuse, « ayant pour objet de permettre aux femmes d’accéder à la Magistrature ».

Tout rapprochement, hormis celui des dates, serait plus que hasardeux ! Même s’il est certain que les femmes, quelle que soit leur condition, préoccupaient visiblement ces Messieurs de la Chambre. La Chambre….ça fait penser à … Non, soyons sérieux.

2. Et les Avocats dans tout ça ?

Mais quel lien avec nous, gens de justice ?

L’Avocat, se doit d’embrasser sa cause s’il veut bien la défendre alors que les filles de joie n’embrassent jamais leurs clients.

Alors, les filles de joie enlèvent leur robe pour travailler, nous, nous la mettons….

Tout nous opposerait-il ? Certes non.

En effet, la parole de l’Avocat doit être, quand il le faut, une caresse, aussi douce que celle que l’on demande à ces dames.

Nos bureaux ne sont-ils pas – parfois seulement – de véritables bordels ?

Et nos longues marches dans la salle des pas perdus, n’est-ce pas là toute l’attitude des péripatéticiens de l’école d’Aristote ?

Dignes fils de Démosthène que nous sommes, nous arpentons de long en large la grande salle, en attendant, songeant à autre chose, ailleurs, attendant parfois le client.

Et que font-elles sur le trottoir, les péripatéticiennes : la même chose, assurément ! Elles philosophent tout aussi brillamment que nous, finalement ! Tout nous rapproche donc….

Que dire des Palais de Justice ? Ne sont-ils pas de grandes maisons, où l’on ne compte plus les chambres et dont n’hésite pas à fermer les portes pour conserver dans l’intimité souvent moite du huis clos ce que la morale réprouve et que le public ne saurait entendre ?

Et les magistrats, ne jouissent-ils pas de pouvoirs exorbitants ?

Mais alors, Les filles de joie ont-elles gardé les clés des maisons closes ?

C’est hélas la raison d’un grand procès qui anime le Tribunal, et que nous allons évoquer à présent.

II. Le procès

1. L’audience

Le Président : Silence, ou je fais évacuer la salle ! Entrez ou sortez, mais cessez ces vas et vient !

Bien, Madame X, vous êtes poursuivie pour avoir gardé les clés des maisons closes, alors que la Loi a prescrit leur fermeture voici bien longtemps. Les clés devaient donc disparaître en même temps que ces établissements, et vous êtes en infraction. Les sanctions sont lourdes, vous le savez.

Madame X : Oui, Monsieur le Président, je les ai gardées ces clés. Je les ai gardées en attendant des jours meilleurs. Oh, ça n’a pas été facile tous les jours. Les parents boivent, les enfants trinquent, et nous, nous tenions les maisons closes. Et il y a eu cette fermeture, en 46. Sale époque. Avec ce qu’on venait déjà de passer pendant cinq ans…

On ne faisait pas de mal, vous savez. On ne faisait que du bien.

Nous étions ouvertes à tout et à tous, l’ambiance était joyeuse, les clients, habitués ou non, étaient satisfaits, et les filles se portaient bien mieux. On a toujours existé, vous le savez bien, vous vous souvenez d‘ailleurs, Monsieur le Président…

Le président : Madame, en voilà assez !! Que veulent dire ces insinuations !

Madame X : Ah, vous êtes bien tous les mêmes !

Le président : Silence ! ça suffit !

Le procureur se lève, grave et solennel : Madame, pourquoi avoir gardé les clés des maisons closes ?

Madame X : Parce que j’ai toujours su qu’un jour, on les réouvrira. Vous croyez que c’est mieux pour les filles, d’être laissées à elles-mêmes sur les trottoirs, par n’importe quel temps, au risque de se faire trucider par des fous furieux ? Vous croyez que c’est mieux, les types qui violent des enfants plutôt que d’aller au bordel ?

Ah, elle est belle la morale, et la mentalité d’aujourd’hui !

Et bravo la Justice, avec vous c’est souvent Outreau … ou pas assez,

Et ne venez pas dire que c’est parce que vous manquez de crédits, ça ferait rigoler tout le monde !

Nous, on était entre adultes, tous d’accord. Un point c’est tout. Après, chacun faisait ce qu’il voulait. Les filles allaient pointer à la Police, c’était facile, on savait qui faisait quoi, et pas d’embrouille. Je sais que j’ai bien fait de garder les clés des maisons closes. D’ailleurs, on parle encore de les rouvrir, vous voyez que j’ai eu raison ! Et notre trouble de jouissance, qui va nous indemniser quand on réouvrira ? Ca en fait de l’argent, depuis le temps, toutes ces maisons closes fermées !

Le Président : Le Tribunal a entendu vos explications, Madame. M. le Procureur, vos réquisitions, je vous prie.

Le Procureur se lève, perplexe : Monsieur le Président, Messieurs du Tribunal, j’avoue que je doute. Pour la première fois de ma carrière, je doute. Ma fonction exige un manichéisme à toute épreuve, mais ici, je suis incapable de distinguer entre le Bien et le Mal. J’en viens à me demander si le délit est bien constitué…

Je me demande même si avoir garder les clés des maisons closes, est réellement un délit ?

Je m’en rapporte donc à la sagesse du Tribunal.

Le Président : Maître, vous avez la parole !

L’Avocat : Monsieur le Président, comme vous l’avez constaté, je plaide corps présent, je ne vais donc pas m’étendre sur le sujet. Quoi que ! Je soutiens totalement ma cliente dans sa démarche. Les explications qu’elle vous a données se suffisent à elles-mêmes, et je ne saurais mieux dire. Je ne voudrais pas alourdir l’audience… Les silences sont parfois plus éloquents que de longues plaidoiries.

Le Président : le Tribunal se retire pour délibérer.

Il revient peu de temps après visiblement épuisé par un délibéré torride.

Le Président : Madame X, levez-vous ! Après en avoir délibéré, conformément à la Loi et au nom du Peuple Français, le Tribunal vous relaxe. Le doute vous a bénéficié, vous avez de la chance, Madame, mais que je ne vous revoie plus !

Madame X à l’adresse du Président : qui sait….

La prévenue sort du Palais de Justice, entourée d’une foule en délire, qui était venue là pour la soutenir.

2. En guise de conclusion

Vous l’avez tous compris, c’était une fable que je vous contais. Un Tribunal qui relaxe un prévenu au bénéfice du doute, ça n’existe pas, nous le savons bien !

Revenons donc sur terre…

Alors, oui ces dames ont bien gardé les clefs des maisons closes : gageons qu’elles sauront les défendre aussi bien que les deux gerfauts qui veillent sur celles du blason de notre cité, « unguibus et rostro », « à bec et à griffes ».

Les maisons sont closes pour combien de temps encore, le débat reste ouvert…

Il n’est que temps pour moi de me dérober.

« Retour

Accéder à mon espace

Accueil Le barreau Les services Actualités Annuaires Contacts Liens Mentions légales Plan du site

Tél : 04 90 86 22 39
Fax : 04 90 82 77 92
Formulaire de contact